Intrigués par ce t-shirt « SUCK FONY », que vous apercevez depuis un moment sur ma photo de profil Facebook? Vous l’aurez deviné, il est question d’une contrepèterie de FUCK SONY… mais il s’agit également du titre d’un album du groupe américain Wheatus! J’ai eu l’immense plaisir de m’entretenir avec Brendan B Brown, le fondateur du groupe, qui m’a confié quelques-unes de ses histoires d’horreur avec la célèbre compagnie de disque.
Votre premier album endisqué avec SONY, Wheatus, a atteint le sommet des palmarès et a été certifié or. Votre deuxième, produit par la même maison de disque, n’a eu droit à aucune promotion au Royaume-Uni et n’a même jamais été lancé aux États-Unis. Comment expliquez-vous ce contraste?
SONY ne s’intéressait simplement plus à nous. Ses employés ne travaillent pas pour une industrie artistique ou pour des artistes. Ce qui monopolise leur attention, c’est le rapport trimestriel de Wall Street. Ils ont tenté d’appliquer à une industrie artistique une éthique à l’image de la chaîne de montage d’Henry Ford. Comme il s’agit de deux entités incompatibles, bonjour l’échec! C’était impensable qu’ils valorisent et nourrissent à long terme mon art avec Wheatus. Obéir à toutes leurs demandes artistiques aurait été la seule manière de survivre au sein de SONY. Toutefois, leurs terribles idées nous auraient fait couler de toute façon. Par exemple, notre chef de produit, au Royaume-Uni, a pris des vacances la semaine où notre deuxième album a été lancé, après avoir envoyé des milliers d’affiches qui indiquaient la mauvaise date de sortie. Ils ne voulaient pas notre succès.
Sentiez-vous déjà une tension entre vous et votre maison de disque, avant la sortie du deuxième album?
Oui, mais je ne pense pas qu’il soit sain pour un artiste d’entretenir un « bon » rapport avec sa compagnie de disque. La dynamique devrait être querelleuse. Il est difficile d’ignorer cette évidence : si les employés des maisons de disque savaient comment créer de la bonne musique, ils joueraient sur scène! Certaines choses devraient être laissées aux créateurs, comme… je ne sais pas… l’art? Un baby-boomer, avec de l’acrylique dans les cheveux et une bague en or rose, manque selon moi de crédibilité lorsqu’il essaie de te convaincre que tu connaitrais un succès monstre, si tu acceptais de porter des pantalons de cuir… difficile de bâtir une relation sur ce genre d’interactions. SONY ne nous comprenait pas. Les gens qui y travaillent ont du mal avec les concepts originaux ou les esthétismes peu familiers et ça explique pourquoi la musique qu’ils produisent sonne aussi fade. Puis, ils te lancent des idées tellement inappropriées qu’il est à se demander ce qu’ils aimaient tant de toi au départ : « Si vous avez tant besoin que nous changions, pourquoi nous avoir offert un contrat de disque? ». Aussi, nous les avons surpris à commettre de nombreux trucs louches et plutôt que de s’excuser, ils ont arrêté de nous rappeler.
Vous parliez de pantalons de cuir… Est-ce que SONY a réussi à prendre le contrôle de votre allure?
Ils ont essayé très fort de nous rendre jolis, mais nous ne le sommes pas, alors c’était affreux. C’était pire pour les vidéos clips, car nous ne contrôlions rien… Tu ne sais jamais de quoi tu auras l’air, jusqu’à ce qu’il soit trop tard.
J’ai su que SONY vous avait demandé de faire du surjeu (lip-sync) lors de votre prestation de votre plus grand succès (Teenage Dirtbag) à l’émission britannique Top of the Pop. Vous avez joué cette chanson un nombre incalculable de fois au cours de votre carrière, alors pourquoi soudainement vous demander de faire semblant?
SONY refusait de payer la somme nécessaire pour obtenir une équipe de télé spécialisée dans les prestations en direct. Aussi, SONY voulait continuellement nous faire faire du lip-sync sur des variantes de plus en plus courtes de nos compositions. Si nous les jouons en direct, c’est à la manière dont je les ai écrites. Lorsque SONY refait une chanson, ils contrôlent la façon dont nous allons la jouer… mais leurs remontages/nouveaux mix des pièces étaient toujours épouvantablement inaudibles, puisque ce ne sont évidemment pas des musiciens qui y ont travaillé. On a même essayé de nous faire faire du lip-sync sur des versions remodelées que nous n’avions jamais écoutées. Un membre de SONY entre dans ta loge avec un CD, une heure avant ta performance télé et te dit « OK les gars, voici la nouvelle version!!! ». Après avoir joué une musique de la bonne manière pendant des années de tournée, c’est impossible de s’adonner à du lip-sync sur une mouture jamais entendue sans commettre d’erreur et sans avoir l’air complètement idiot. SONY n’avait aucun problème à nous faire paraître idiots, cependant.
En 2005, SONY a été poursuivi pour avoir régulièrement offert des pots-de-vin aux radios et ainsi s’assurer que les chansons de leurs artistes soient jouées et qu’elles se retrouvent au sommet des palmarès. Avez-vous ressenti l’impact de cette escroquerie?
Dans un sens, oui. Il y a eu un sale complot entre deux chaînes de radio compétitrices, près de Boston. L’une, spécialisée dans l’indie rock alternatif, nous aimait bien et a énormément fait tourner nos compositions! L’autre, plus pop, refusait de jouer Teenage Dirtbag. SONY nous a dit que si nous enregistrions une version acoustique pour la station pop, notre pièce s’ajouterait à la liste des celles qu’ils font passer en boucle. SONY nous a également assuré que ça n’aurait aucun impact sur notre relation avec la chaîne alternative, qui jouait notre tube 30 fois par semaine. Mensonge… Une fois la variante acoustique envoyée à la station pop, leur compétiteur, contrarié, nous a mis sur sa liste noire. Notre chanson n’a jamais été jouée, à l’exception d’une fois, où elle a été combinée à celle d’un autre artiste de SONY. Nous avons été utilisés à titre d’atout en réserve pour ce musicien, qui n’a finalement jamais connu de succès. SONY avait intentionnellement détruit notre relation avec une radio qui soutenait notre carrière, pour pouvoir intégrer un autre artiste à un diffuseur pop. Avec ce genre d’amis, pas besoin de pots-de-vin!
Considérez-vous que les grosses maisons de disque refusent toujours de s’adapter à l’évolution de l’industrie musicale ou croyez-vous qu’elles sont maintenant plus ouvertes aux compromis?
Elles sont plus fermées aux compromis que jamais. Elles ont atteint un stade où elles réclament de l’argent sur tous les aspects de la vie des artistes. Elles te demanderont bientôt si elles peuvent utiliser la carte de crédit de ta mère… oh non, attends… ça s’est déjà produit avec nous!!
Votre groupe est désormais indépendant. Votre plan d’affaires repose en partie sur la philosophie « Payez ce que vous voulez » pour vos MP3s. Les gens valorisent-ils encore suffisamment l’art musical pour débourser une somme qui représente réellement la valeur de votre travail ou croyez-vous que nous approchons un temps où les musiciens ne pourront plus forcer quiconque à payer pour leur création?
Ceux qui téléchargent légalement la musique la valorisent encore assez pour au moins donner de l’argent en échange. Cette formule a l’avantage de t’entourer de personnes qui se soucient de ton art, ce qui ne s’obtient pas avec un succès radio. Les musiciens ne pourront jamais obliger les consommateurs à payer pour leurs chansons. Les gens sont uniquement prêts à débourser lorsqu’une musique représente vraiment quelque chose pour eux. Avant de demander des dons aux gens, nous essayons donc de nous assurer que notre création est suffisamment substantielle.
Vous connaissez maintenant les dessous de l’industrie musicale. Si vous aviez eu cette vue d’ensemble dès le départ, croyez-vous que vous auriez mieux géré la situation ou n’auriez-vous plutôt même jamais essayé d’obtenir un contrat de disque?
Les récents revirements m’amènent à penser qu’aucune de mes vastes connaissances de l’ancienne industrie musicale n’a à voir avec la réalité actuelle… Tout ce que j’en sais ne veut plus vraiment dire grand-chose. Cette expérience devient donc un apprentissage de la nature humaine, plutôt qu’une leçon sur les techniques de marketing musical. Je serai toujours réjoui par les nouvelles idées et c’est pour moi beaucoup plus important que le passé ne le sera jamais.
Sur ces sages paroles, je tiens à remercier Brendan d’avoir eu la grande générosité de m’accorder cette agréable entrevue. Pour connaître d’autres facettes de l’industrie musicale, consultez L’enfer du disque.
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